L'OEUVRE MUSICALE D'ALAIN SAVEROT

   Par Hassen BAHANI 

     Du plus profond de ma conscience d'homme libre, je veux rendre compte de l'expression de cette oeuvre, absolue, encore bien trop méconnue, encore non explorée au-delà de ses bruissements apparents. Car, qui, comme Alain Saverot, à l'exception d'Antonin Artaud, par exemple, aurait-il pu se jeter ainsi pour cueillir ces lumières, au plus profond de l'abîme, au plus profond des « eaux froides des abysses, là où germe la feuillaison » ? En filigrane de l'oeuvre et de son auteur, des lueurs de légende, encore à l'état embryonnaire. Je le dis sans jamais vouloir verser dans une admiration sans objet, car l'on sait que «le grand péché de la critique, c'est cette admiration qui paralyse, justement, le discours critique.» (René Vinçon).

     Certes, aucune oeuvre n'est exactement « parfaite », et toute oeuvre existe sans être exactement bonne ni exactement mauvaise : c'est subtil, plus complexe. Les critères mis en ouvre par les systèmes académiques sont-ils toujours infaillibles ? N'oublions pas qu'Emily Dickinson se fiait absolument à ses émotions pour apprécier un texte poétique. Elle écrivait : « Si je lis un livre et qu'il rend mon corps entier si froid qu'aucun feu ne pourra jamais le réchauffer, je sais que c'est de la poésie. Si je ressens physiquement comme si le sommet de ma tête m'était arraché, je sais que c'est de la poésie. Ce sont les deux seules façons que j'aie de le savoir. Y'en a-t-il d'autres ? »

Saverot est poète, philosophe, peintre, mais aussi créateur de musique : compositeur, arrangeur, et même un peu chanteur à ses heures. Comment d'ailleurs rendre compte de son oeuvre musicale sans en référer à son acte pictural, et aussi à l'acte de la pensée poétique, à l'attitude spirituelle ? Ni le son, si nous le mesurons en termes de musique, ni la couleur, si nous l'appréhendons en termes de peinture, ne suffisent séparément à l'expliquer : Saverot doit l'originalité de ses oeuvres à leur interactivité, à leur efflorescence mouvementée, cadencée de ruptures suivies de nouveaux départs, un peu à l'image de sa vie d'artiste en constante(s) révolte(s), en aventure(s), en innovations.

    «La musique m’a possédé en nécessité» 

    Depuis sa naissance à Sousse en Tunisie le 25 mars 1947, la musique tient compagnie à Alain Saverot comme l'âme tient au corps. Il s'y plonge, savourant les répétitions de sa mère Régine (née Richard de Vesvrotte), magnifique violoniste, Premier Prix du Conservatoire National de Dijon, concertiste, qui s'illustra spécialement dans un quatuor à cordes. Sa gloutonnerie de mélomane le pousse dès avant l'âge de cinq ans à embrasser un pré-amour musical : les radios de bois, énormes, de l'époque (nous sommes au début des années 1950) où il «croyait qu'étaient enfermés de petits musiciens miniatures». Sa mère lui apprend des bases de solfège, des bases de piano. Pour la guitare, il s'en fabrique une, électrique, adolescent, avec la complicité d'un copain bricoleur qui accepte de mettre son petit atelier à sa disposition et de lui prêter main forte.

Extraits musicaux

Mais sur le chemin victorieux du retour chez lui, où sa mère cache mal son impatience ( - et son père officiel sa parfaite indifférence !), il oublie dans l'enthousiasme que les poignées de son vélo-solex méritent respect et vigilance, que ce Solex dans son ensemble nécessité équilibre et conduite attentive : il trébuche sur une pierre, guitare brisée, figure en sang. Ce n'est pas la figure en sang qui importe.

(L'un de ses arrière-grand-pères maternels, Eugène Brun d'Artis, fut peintre et exposa, au XIX° siècle, au Salon (de Paris). Ainsi, génétiquement, sans doute, Saverot fut-il marqué par tous les arts majeurs... Et son père réel serait un religieux - quelle problématique !)

    «La musique, cette architecture céleste» 

    Saverot a été poète, explorant les scories de l'être en général et, géographiquement, explorant déjà certains espaces désertiques de l'Afrique. A deux reprises, il traversa le Sahara, tranquillement, sac au dos, bien avant le rallye médiatisé « Paris-Dakar », et dans un tout autre esprit. L'Afrique de Saverot est bien sûr une terre douée et remplie d'âme, d'hommes, de vie. Il l'a parcourue bien au-delà du désert ; jusqu'à la Côte d'Ivoire ou au Cameroun, en passant par Ouagadougou... Il est cet artiste, ce mystique, aussi, que les tourments de l'existence ont secoué de plein front, certes - mais certaines difficultés ne furent-elles pas provoquées et choisies : comme des défis.

    Saverot compose au rythme du coeur de l'univers, il est en viscères et harmonie. S'il peint ses pulsions, c'est parce qu'il vit à leur cadence et qu'il veut les traduire en musique « pulsionnelle ». Peu d'oeuvres ont connu une évolution pareille : depuis 1970 jusqu'à 1980 poétique puis picturale ; puis picturale-poétique ; puis picturale-musicale ; puis musicale-picturale-poétique : est-ce cela ? Et ensuite. Peu d'artistes ont tracé une vie pareille. Une marche toujours renouvelée, parsemée de pièges, de doutes, de non-amitiés parfois, d'hostilités même, d'attaques personnelles encore ; de calomnies. Une démarche d'explorateur assoiffé de découvertes lumineuses, pourtant, mais hélas entouré d'ombres parfois radicales (et d'intégrismes - pseudo-religieux - impitoyables). Voici un effacement de l'égoïsme au profit de l'être, l'être nu, l'être au monde roulé-dé-roulé en spirales. Pour Saverot, la musique « correspond à une architecture céleste».

Il s'intéresse à la connaissance de mélodies peu goûtées encore en Europe et en France, asiatiques, africaines, puis orientales, il étudie la diffusion des instruments et des traits culturels musicaux propres à ces régions. Puis il propose des types de structures mélodiques spécifiques, qui exaltent. Il dévoile un talent de précurseur. Il associe et mixe, se rapprochant ainsi d'autres genres musicaux extra-européens, le bruit non instrumenté, la parole non rythmée, le silence. Dans « Tunisie Natale », court morceau instrumental sans prétentions, évoquant la danse orientale, il introduit aussi des éléments propres à la musique grecque ; de même, le rythme soutenu de la darbouka y semble quelque peu suppléer à l'utilisation des ressources vocales qui sont pourtant le trait caractéristique de ce genre de musique méditerranéenne. L'auteur pousse l'audace jusqu'à mettre côte à côte dans un même album inspiration rock et post-classique, orientale, chant de la nature et chant orchestré, tempo urbain et. sensations. Ce qui importe au créateur, c'est de pouvoir «marcher dans la beauté» afin que ses yeux «aperçoivent toujours les rouges et pourpres couchers du soleil» (Prière Ojibway). Car l'art, la musique, est quête. Elle n'est pas seulement association harmonieuse de sons, mais aussi prière vers le Créateur, souffle des grands vents intérieurs qui nous secouent, nous prodiguant volupté et. sagesse. La musique adoucit les moeurs dit-on. Qu'importe si pour les tribus américaines, les instruments déclencheurs de la fête sont le tambour, la sonnaille, le hochet ou le sifflet ; qu'importe si en d'autres lieux comme ce peut être le cas de l'Inde, le rythme est marqué par la cymbale, le «pakhavaj» (tambour), les «tabla», la conque, la flûte de bambou, le «shâhnai» (hautbois), la «vinâ» (grand luth) ou le «sitar» ; qu'importe si l'instrument du musicien est un piano, une guitare, une trompette, un saxophone, un accordéon, un harmonica, un violon... qu'importe si le son musical provient du battage rythmé de l'eau, du battement des mains ou des bruits de meule, de la percussion du rebord des pirogues ou de la flûte à bec traversière, des sifflets en bambou ou des clarinettes idoglottes en tige de mil africain, des xylophones ou de la lyre, de la harpe-cithare ou encore de la sanza des brousses, qu'importe ! La profusion des effets ne doit pas cacher la finalité recherchée par le créateur : comme Orphée, il descend aux enfers pour chercher « l'amour perdu » - ce symbole. Il nous aide ainsi à nous retrouver, à sortir de l'absurde cruauté de notre existence, à nous libérer de nous-mêmes pour «savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre, et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu'il peut y avoir dans la lune » (Marcel Proust).

   
Six œuvres en cinq ans 

   
De 1996 à 2000, Alain Saverot réalise six éditions de musiques essentiellement instrumentales, par moments vocales, dont l'inspiration puise avec audace aux sources des Mantras, de l'esprit Zen, de chants de la nature, de la puissance du mot visionnaire (« le mot est un être vivant plus puissant que celui qui l'emploie » disait Victor Hugo), aux sources des traditions, du classicisme, du blues ou du reggae comme de la bourrée, des clameurs de notre civilisation et de ses inventions dont synthétiseurs, arrangeurs, machines techno ou groove ; guitares électriques ou ordinateurs.

    Ces oeuvres sont dans l’ordre de leur date d’édition : 
    « Story » (1975-1996) double album.
    « Hiéroscopie exotérique » (1997) double album.
    « La Fête chromatique » (1999).
    « Rythmes de toutes les couleurs (et inédits) » (1999).
    « Utopies » (1998-2000), coffret 2 tomes.

    Ce qui fait la grandeur de ces créations est leur simplicité généreuse. Elles atteignent une sorte de grâce, étrange, comme une sorte de fantaisie ironique, une sorte d'élégance sereine. et elles atteignent l'inconnu. Dans la « Fête chromatique », l'âme du compositeur recueille l'écho du sublime : rythmes et sons parviennent à agir comme vecteur de reviviscence sur notre inconscient. D'autres compositions (« Mantras et saxophone » in « Story ») appellent au chaos rituel. La musique de Saverot nous fait revivre le temps primitif, primordial, elle est musique vivante et vivifiante.

Ces oeuvres rendent possible la compatibilité du sacré avec le profane, incarnent les temps prométhéens, les restituent à portée de notre imaginaire dans leur pureté, secouent notre plate quiétude face aux mystères de la création : «Comment être dans la vérité lorsque l'on n'en connaît pas le sens», s'interroge le musicien-philosophe, avant de continuer : «Le mystère de la création, pour être silencieux, n'en est pas moins intense. Pourquoi y'a-t-il quelque chose plutôt que rien... De la préhistoire à la tour de Babel ou au déluge, de l'invention de l'écriture il y a 5000 ans à la civilisation antique et chinoise, du Moyen Age aux « Lumières » jusqu'à l'époque actuelle et à ses progrès technologiques, demeure le mystère de l'être et de la mort, mystère qu'aucun gourou n'éclaire . Pourquoi l'ego, que peut transcender la méditation (Zen), pourquoi la souffrance et la joie ? («Utopies»)».

   
Du réalisme occidental à l’idéalisme oriental 

   L'esthétique musicale de Saverot, même si elle exploite fort timidement les genres de la musique arabe, contribue-t-elle à mieux faire admettre l'esthétique orientale par les oreilles occidentales habituées depuis Bach aux seuls modes majeur et mineur ? Disons-le sans ambages : jusqu'alors l'Européen, même instruit de l'écart entre un dièse et un bémol, méconnaît la pluralité des échelles et ne peut concevoir qu'entre deux tons on peut en inventer plusieurs autres. En effet, écoutant l'oriental quitter allègrement le champ sonore constitué par les sept notes fondamentales, il n'hésite pas à conclure à son égard qu'il joue et chante faux. Le critique Vuillermoz n'avait-il pas affirmé que, musicalement, « l'Européen monte par marches un escalier impitoyable » ? Saverot semble vouloir contribuer à l'élucidation de ce malentendu. Il nous propose le retour aux « sources chromatiques » de la nature sensible ; celle-ci n'est-elle pas toujours là pour nous orienter et nous guider ? Bien entendu, le musicien au savoir pluridisciplinaire peut bien percevoir les nuances, même celles infiniment tenues ; il ne peut donc s'en tenir aux immuables notes, majeur et mineur. Et depuis Pascal, qui paraphrasait les Anciens, en vérité, l'on sait que ce n'est pas le degré indivisible qui règle les proportions idéales de la beauté, mais le demi-degré.

En sa qualité de peintre-musicien, Saverot a appris à réagir lyriquement, impulsivement, rapidement aussi ( - oui, la réaction impulsive est un apprentissage, puisqu'elle est l'aboutissement d'une expérience et le fruit d'un long et lent mûrissement, parfois d'un raisonnement ; elle est l'acte d'art, acte primordial d'amour, la pulsion qui va plus vite que la pensée consciente).

Il s'imprègne de l'idéalisme extrême-oriental aussi, ses voyages l'ayant aussi conduit à la méditation. Son sens va à l'universel, imbu de contradictions ; et s'en prévalant. Il aime chanter la fraternité, les fraternités. Ses peintures comme ses écrits n'expliquant-elles pas ses oeuvres musicales ?

«Partir, partir ailleurs, il nous faut partir retrouver une enfance»

Pour cela, il nous faut remonter aux sources primitives de notre mémoire, interroger « la sensibilité brésilienne, le métabolisme Vaudou, la vérité première, les cris de l'homo sapiens francilien, la révolution bio lithique, la légende du grand navigateur breton... » pour paraphraser quelques titres de ses compositions. Il nous faut réinventer l'espoir, reconstituer des utopies nobles, imaginer un autre mode sur de nouvelles densités, de virginales épaisseurs d'âme.

Souvenir de Régine de Vesvrotte (1944 - Dijon)

Texte créé à Tunis en 2001 par Hassen BAHANI
et repris en 2005-2006


Extraits musicaux Musique 1 : "Chant pour tambour accordé"
Musique 2 : "Fête 1999 au château de Vaux-le-Pénil "

 

Texte sur l'artiste (40 pages) L'oeuvre Picturale d' Alain SAVEROT

Conception et démarche
par Hassen BAHANI


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