L'OEUVRE PICTURALE
D'ALAIN SAVEROT

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Conception et démarche
Lecture esthéthique

Par Hassen BAHANI

Lire en musique : oeuvre musicale d'Alain SAVEROT

(Tous droits réservés)
Alain SAVEROT Vit et travaille en Provence.
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I - LE TRAVAIL CREATEUR :

      Il est une évidence que nul ne peut contester : les cultures ne sont pas éternellement figées. Elles sont soumises à la loi du mouvement et du changement, étant identifiables à des valeurs d’usage. Se cramponner à son passé indéfiniment et obstinément comme à une vérité immuable, c’est se condamner à l’absence et à la mort. Par conséquent, pour édifier le futur, il faut immanquablement déconstruire l’ancien système de pensées, tâche ardue et fort patiente. Tâche douloureuse à laquelle s’attache l’artiste qui préfère la brûlure souveraine à la projection et au frôlement des lampadaires et des lustres. Il s’agit pour lui de préparer les conditions propices à l’émergence d’un nouvel imaginaire. Plus la vision du peintre est radicale et plus elle est perçue, par notre regard conformiste et institutionnel, comme relevant du désordre et de la dysharmonie. Son message a très peu de chances de « passer ». Ainsi donc, tout désir de création suppose au préalable une capacité de supporter l’adversité et l’incompréhension, un désir de sacrifice et un esprit foncièrement prométhéen.
      Comme l’univers, l’horizon de notre existence immatérielle s’étend et s’élargit chaque jour. Indéfiniment. Non pas de façon mécaniste et réelle, mais dans la configuration fictive qui s’élabore entre les mains de l’artiste. Celui-ci, quand il accepte d’aller au centre de la marginalisation et peut-être de la souffrance, se forge un nouveau monde, c’est à dire un nouvel être. Il devient l’alchimiste de notre imaginaire, non pas seulement par la communication de ce qui est connu, mais aussi et surtout par l’invention... l’invention de signes, de symboles, d’images et de sons encore inconnus.

1°/ Construire le monde, perpétuellement :
     Alain Saverot croit à la liberté de créer, c’est à dire à la possibilité de s’ouvrir au monde, le monde de production de l’esprit humain, non par l’imitation mais par l’invention ; c’est-à-dire par l’ajout d’un autre sens, d’un autre symbole, d’un autre regard. Regard original, radical et neuf.
Mais la création pour lui ne présuppose aucune vision divine ou mythique. Elle répond plutôt, dans sa phase ultime et achevée, à une pulsion qui permet à l’œuvre de surgir, de s’extirper et de se dresser pour combler un manque d’être existentiel et s’identifier à un besoin arraché au fond des tripes. C’est la traduction d’une intériorisation.
L’intériorisation d’une nécessité radicale dont l’absence serait immanquablement remplacée par les sentiments d’angoisse et de terreur.

2°/ La quête patiente :
      La peinture de Saverot ne saisit pas ce qui est connu déjà.
Elle va au cœur des phénomènes et tente de les explorer. C’est une recherche élaborée patiemment dans le temps et dans l’espace, une quête par la méditation, une expression de la profondeur et des contradictions : la profondeur de l’être dans ses rapports avec l’absolu. Car pour Saverot « il n’y a pas de certitudes, il n’y a que la recherche. Il n’y a pas de réponse, il y a des questions. Le problème n’est pas de répondre aux questions, mais plutôt de les poser. L’art et la science sont de grandes questions, la religion est trop souvent un ensemble de réponses toutes faites »(1)

3°/ La peinture comme moyen de transformer le monde :
     Dans une lettre essentielle adressée le 18/08/1991 à son amie Mme Irmgard Münster-Hubmann, Saverot définit sa conception de la peinture : « J’aime faire cohabiter les inconciliables »... Ma peinture elle-même, pourtant unitaire, est le fruit de contradictions, d’influences variées qui s’y rejoignent . La peinture est pour moi un moyen de connaissance. Un moyen pour transformer le monde aussi : Elle est un outil, à mes yeux, presque transcendantal. Un raccourci sensible mais aussi intellectuel où le rêve, auquel nous consacrons beaucoup de temps dans la vie, joue aussi un rôle. Un moyen pour appréhender d’autres dimensions inconnues... La peinture religieuse est le Réalisme Socialiste de la Religion : ça ne me concerne pas. Même si j’avais l’esprit religieux, ça ne me concernerait pas. Je suis un post-plastique ».

4°/ Comme moyen d’appréhender l’Absolu :
     Saverot prétend être « hanté par l’absurde ». Pourtant, il y a un mot qui revient souvent dans ses écrits, c’est bien : absolu, absolu, absolu... Absolu comme opposition au relief, affirme-t-il. Il ne peut exister plusieurs absolus : tous se rejoignent. L’absolu est l’inconditionné, l’incomposé, l’indéterminé, l’informe. Aucun discours ne saurait l’exposer, aucune pensée précise ne le concerne (...) L’absolu invite au silence et à l’accueil muet de l’ineffable. Et tout espoir de l’approcher ou de le rencontrer n’est qu’absurde vanité. Pourtant, c’est à cet espoir que se raccroche l’homme et plus encore le mystique et même l’artiste ou le poète. Espoir sans illusion dont seule la mort nous délivrera ».
« Mais l’homme est son propre absolu par sa toute indépendance. Par la liberté.
L’absolu est structure de la structure, l’homme est structure de l’homme.
L’absolu est UN, mais sa lecture est multiple, infiniment, et donne lieu à la multiplicité des expressions possibles, d’après Gottfried Wilhelm Leibniz » (1).

5°/ Comme moyen de traduire le vertige :
    Car « tout débouche sur le vide et l’insaisissable. Le cosmos ou l’atome : la matière, l’espace et le temps. Notre logique même se révèle impuissante ».
    Jean Guitton a écrit, poursuit Alain Saverot dans sa lettre du 18/08/1991 adressée à son ami Daniel Fauconnier : « Le nombre d’individus existant à l’intérieur d’une particule de matière est tellement au-delà de ce que notre imagination a l’habitude de concevoir , qu’il produit un effet comparable à une sorte de terreur ... ». Pourtant, il règne un vide immense entre les particules élémentaires... C’est aussi ce vertige que je cherche à traduire dans ma création comme l’a bien compris le critique André Parinaud. Mais ce vertige est perçu de façon humanisée. C’est à dire, dans ses interactions avec la sensibilité et l’intuition. Je suis un post-plastique, c’est à dire un figuratif cosmique si l’on veut, imprégné d’Orient.

6°/ L’acte de peindre :
     Mais comment donc le peintre peut-il passer de l’état de connaissance à l’état de peinture, de l’état de conception à l’état de réalisation, de l’état de fécondation à l’état d’accouchement et d’explosion, de l’état d’attente à celui d’achèvement ?
Saverot est d’abord imprégné, imbu de la lumière du monde. Il a en face de lui, aussi bien que dans la partie interne et subconsciente de lui-même, la palette, l’eau, les objets, les sujets irréels, les couleurs...
Il est en proie à une profonde méditation. Il s’intériorise entièrement dans un autre univers. Et son regard change pour devenir perception, puisqu’il entre en communication avec son cœur. Tout son être s’identifie à la dimension de ce qui l’entoure. Il est dans tout ce qui l’environne et inversement. Il se projette intégralement dans l’œuvre en construction : le rythme, la forme, les couleurs investissent l’écorce onirique et subconsciente du peintre. Et instantanément s’opère la transmutation. Le cœur, dans un souffle vital, dicte à la main, laquelle bouge, trace, s’insinue, transcrit, s’élève, s’incruste, se dilue, se dissout dans un vertige total et absolu....
Puis un moment que nul ne peut décrire... Et l’œuvre surgit, se dévoile. Elle dévoile un mystère, une sensation, une beauté, un monde.
Réussie, l’œuvre devient une révélation, une naissance qui se greffe à la peau de l’univers en dilatation.
     Ainsi, si le moment méditatif précédant l’acte de création peut être long et patient, prenant parfois des années pour germer et clore, celui afférent à l’accomplissement matériel de l’œuvre est relativement court chez Saverot. L’acte ultime répond à une pulsion, s’identifie à un jet instantané : « Pour moi, écrit-il, un dessin, une peinture après une méditation attentive, doivent être réalisés aussi vite, à peu près, qu’une photographie 24 x 36 ».
A partir de là, comme un photographe, je choisis, j’élimine. Une peinture se voit instantanément. Elle doit à mes yeux se réaliser également instantanément (...). Le rapprochement entre la peinture et la photographie s’arrête là : je suis surtout abstrait et mes figurations n’ont rien de photographiques » ().
Ainsi décrit, l’acte de création serait en définitive une expérience de transposition et de projection de symboles et de signes empruntés à un héritage culturel et civilisationnel. Individualisé et profondément intériorisé, il s’extirpe dans la douleur, car il traduit une certaine vérité momentanée et illusoire qui remplace un certain doute long et coriace. L’acte devient essence non pas seulement de ce que le peintre est, mais aussi dans ce qu’il veut être, grain de lumière dans la lumière et l’Absolu, être sublimé puisque enrichi, prodigieusement enrichi.
L’être accède à une condition renouvelée et transformée. Mais il demeure fragile et sujet à la brûlure. Aussi fragile qu’un géomètre (2) que subjugue la lumière.
N’est-ce pas donc ainsi que notre imaginaire pourrait se déployer et grandir dans le temps libre ? Il deviendrait symbolisation changeante et mouvante. Il deviendrait acteur de la modernité.

 

II - CE REGARD, C’EST A DIRE CETTE FLAMME DE LA PENSEE :

     Ces yeux qui regardent, cette expression des yeux, ou ce regard tout simplement que l’on voit partout dans les oeuvres de Saverot. Ce regard omniprésent. Il est toujours là, occupant une place essentielle dans la toile. Il est toujours là, méditant, se recueillant, fixant avec l’intensité des lumières, saisissant avec la tension du feu, révélant l’alternance entre vérité et doute, traçant les âges, suspendant l’émotion, évaporant les larmes, condensant l’essence, changeant les dogmes, reflétant le dehors, interprétant les battements, répercutant le souffle, se mouvant dans le vertige du vide, se déployant dans l’épaisseur du plein, émerveillant et s’émerveillant, imposant la violence d’un rythme, susurrant la force d’une couleur, dérangeant l’ornière d’une platitude, s’éloignant comme l’horizon, s’approchant comme les rivages, martelant l’exil, créant la beauté, inspirant l’éternité, faisant l’écume des latences, embellissant l’être en révélant la nudité de son cœur, s’élevant dans toute la plénitude des rêves et des songes, cueillant les prières et l’onde des silences dans le vertige des spirales au seuil de
                                                 l’horizon,
                                                               l’horizon,
                                                                              l’horizon...
« Le rôle de l’artiste, affirmait Paul Eluard, est de guider, d’ouvrir les yeux les plus rebelles, d’enseigner à voir comme on enseigne à lire et de montrer le chemin de la lettre à l’esprit ».

Traduire l’art dans les règles de l’Absolu :
       Généralement le spectateur a tendance à vouloir apprécier les lignes, les reliefs, les couleurs, la signification qui parle d’elle-même sans besoin d’interprète, classiquement référentielle. Naïve ou morte, peu importe. Et ce qu’il voit le rassure toujours, puisqu’il renforce ses convictions et ses habitudes et ne jette aucun trouble à ses préjugés et à ses idées bien établis depuis fort longtemps.
      L’on aime ainsi admirer la consistance du relief, l’équilibre de la composition.....
      Une telle peinture se contente d’imiter, de reproduire ce qui existe déjà.
      La peinture est autre chose. C’est « le symbole d’une valeur que l’on doit trouver dans l’imagination du peintre » (Lionello Venturi).
      La peinture, c’est la traduction de cette projection de l’être sur l’éternité temporelle et spatiale, de cette lumière en mouvement, de cette passion infinie de l’être foudroyé par le désir d’invention. Invention des sens après celui de l’écriture. Invention de l’idée aussi, car « un art sans idée, c’est un homme sans âme, réduit à un cadavre », affirme Belinski. Si la nouvelle vision développée par l’artiste semble être d’un abord difficile (parce que idiosyncrasique, même si la démarche et la finalité tendent vers l’universel), elle finira par s’intégrer à notre conscience et à notre perception. Aussi, contrairement aux idées développées par certains critiques, l’art résolument moderne et innovateur, n’a pas de charge subversive ; il ne fait que rendre effective et totale la souveraineté du rapport artiste-public.     

      Toute œuvre d’art véhicule une idée, mais aussi une sensation. Si l’idée peut être secrète ou incompréhensible, la sensation est d’accès immédiat à toute âme sensible. Sinon, comment expliquer le retentissant succès de l’exposition picturale d’Alain Saverot tenue à Tunis, à Khawarizmi-Center en 1998 ? L’engouement du public, les jeunes surtout qui ont retrouvé comme dans un miroir la totale vérité de leur être intérieurement réfléchie sur le corps des toiles, a dépassé toute attente. Les oeuvres révélèrent une sorte d’illumination. Une sorte de fulgurance. Une fulguration. Lumière aveuglante à l’œil qui voit pour la première fois.
      Une femme, d’âge fécond, explosa littéralement en larmes : « je crois assister à la naissance du monde ! » dit-elle.
Un peintre prit soin de traduire ses émotions en dessinant la configuration imagée de ses impressions.
      Une poétesse d’expression arabe, s’exclama :
                     « Mais que puis-je donc, oh ! que puis-je
                        moi soudain être fragile face à ce vertige ! »

 

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III - L’ŒUVRE DU POINT DE VUE DE L’ESTHETIQUE

1°/ Note sur le tableau ci-contre
(qui n’est là…) :
     Dans sa matérialité, ce tableau est une toile rectangulaire de format 50F - Peinture à l’huile - Paris, 1990.
     Densité de couleurs où le blanc domine. Hors le blanc, couleurs vives : rouge, bleu, jaune qui participent de l’intensité et de la force du message, mais cèdent toujours aussi bien au commencement qu’à l’horizon de la ligne, à la dominante blanche. Couleur vivement blanche disposée dans une régularité rythmique de spirale fouettée. Au centre de la toile, prend naissance un tourbillon lumineux qui prépare la vision à un événement majeur. Les lignes, jusque dans leurs pleins et dans leurs déliés, s’intègrent à un autre espace, tendent vers d’autres dimensions que celles de la toile. Derrière le blanc, presque en filigrane ou en dédoublement, se profile un visage en pleine méditation.
On en retient le foudroyant éclat des yeux. Plus haut, à l’extrémité gauche du tableau, se dégage une spirale à laquelle adhère pleinement et tout en douceur, la lumière des yeux. Le tout s’intègre dans une structure d’emboîtement qui initie à la profondeur du signe.
Le tableau ne s’accompagne d’aucune légende. Juste la signature du peintre, suivie de la date de création de l’œuvre.
      C’est un tableau qui se présente d’emblée comme une sorte d’illumination, d’apparition soudaine et brusque qui happe le regard du récepteur. Un véritable champ de lumières. Des lumières projetées sur toute la toile, laquelle se donne à lire davantage comme lieu de perception spirituelle que représentation figurative d’une construction.
C’est un tableau aux effets mouvants, changeants. Effets qui s’inscrivent dans le transitoire indéfiniment mutant, offrant à chaque moment une autre vision, une autre interprétation, un autre signifiant engendrant lui-même un autre signifié.
C’est un tableau qui s’implique dans un ordre de mouvement perpétuel. L’œil ne le voit pas, mais le perçoit, l’embrasse. Le récepteur l’accole à son subconscient, et à force de scruter son champ eidétique, finit par s’y laisser enclore.
On sait déjà l’accolade réalisée entre peinture et musique, entre peinture et mathématiques, avec Paul Klee notamment. Avec Alain Saverot, la connivence exploratoire atteint, non pas seulement à la musique, mais aussi à la force de la poésie ; car cette connivence devient communion, intégration, fusion.
Oui, ce tableau dégage une force poétique d’une profondeur absolument hypnotique, à laquelle on est conduit à acquiescer de façon presque inconsciente :
                    La couleur qui revient vers la source profonde
                    Eclaire l’éternité en un cri bruissant,
                    Et l’on perçoit la flamme aux yeux du figurant ;
                    Mais pour voir les couleurs, il faut bien une sonde

2°/ La peinture comme diffraction sémiotique :
       Alain Saverot est aussi poète. Sa poésie qui procède d’une façon spéciale de versifier, s’édifie sur une double vigilance : le rythme musical et le mot sarcastique ; elle scrute la texture des rapports humains sans la moindre complaisance. C’est une poésie de verve contestataire qui fut bien saluée par Pierre Emmanuel ; mais elle ne tarda pas à connaître une transmutation picturale. En fait, la peinture de Saverot est une retranscription, une réécriture secrète et infuse de la poésie et de la musique. Elle n’est pas représentation imitative du réel, lequel est totalement contesté, relativisé, réfracté. Car le monde a cruellement besoin d’être aménagé, refait, changé. C’est la condition même de notre survie.
Chez Saverot, la peinture n’a pas pour rôle de faire le constat du réel, elle doit préfigurer les mutations. Elle n’a pas à se figer dans le temps ou dans l’espace, elle doit être interrogative, réflexive : « chaque toile est un moment, elle est la trace d’une quête qui sera dépassée », nous dit Saverot.
Loin d’obéir à une démarche subjective prédéfinie, elle transmet des messages trans-objectifs, s’identifie à l’absolu tel qu’il vient d’être défini plus haut.
La peinture est en somme le champ d’une diffraction sémiotique, mais où se réalise l’unité de l’intériorité musicale et poétique pour un monde harmonieux. Le geste artistique est essentiel, il doit « tracer une dynamique de signes, tendre vers un état de dépassement ».

3°/ l’esthétique des signes :
      Frontalement les tableaux du peintre s’exposent à l’œil, réversibles puis irréversibles. En face, la tache, le trait, la forme, les couleurs. Pas de volume, mais des lignes et des couleurs : les tableaux de Saverot ont cette particularité immédiate d’offrir au récepteur la totalité d’un monde qui se déploie constamment comme des anthères. La toile fascine, car elle prend d’emblée figure de mystère erratique, en mouvement dans le cœur du cosmos ; mystère identifiable à cette « force primordiale » que le peintre cherche « dans le noyau des phénomènes ».

     Mais la raison s’interroge :
Le tableau ne s’intègre pas dans le cadre habituel fourni par l’histoire de la représentation des formes qui fut majestueusement décrite par Giotto, Maestro dei Aranci, Angelico, Uccello, Van Eyck, Tintoret, Rubens, Vermeer, Rembrandt... etc. Le tableau ne représente pas le réel, il éveille des énigmes.
      Nous savons que les impressionnistes nous ont présenté une image inédite du monde, faite de vibrations, de sensualité et de lumière. Ils ont annoncé une autre vérité que les Fauvistes, Cubistes, Dadaïstes, Surréalistes et autres créateurs de l’abstraction se sont employés à édifier. Le monde n’est pas seulement celui que nous voyons, il est aussi celui que nous percevons intérieurement. Il n’est pas seulement visible, il est aussi invisible. Et le génie en art, c’est la capacité d’agir sur notre pensée et sur notre sensibilité par le recours à l’évocation du monde intérieur.
Dès lors, où résiderait la virtuosité de l’artiste, son pouvoir de suggestion et sa fougue inventive que nous avons eu loisir à découvrir chez Rubens ou Delacroix par exemple ?
André Parinaud nous enseigne que « le génie, en art, c’est la capacité d’exprimer parfaitement les valeurs des sentiments et des idées, la volonté de vivre et le sens de la mort des hommes d’une époque, de telle façon que non seulement nous en soyons informés, mais que nous puissions participer, éprouver une équivalence de leur état d’âme ».

4°/ A la recherche de nouvelles gravitations dialectiques :
      Saverot propose une autre idée du monde. Ses oeuvres édifient les logos de l’essence humaine.
      La question essentielle que pose chaque toile de Saverot porte sur le sens, la profondeur. « Je cherche une juste voie inspirée, non pas un système plus ou moins vague, non pas des compromissions, mais une solution dialectique, analogique et synthétique qui révèle de nouvelles gravitations ouvertes ; au delà des ex-communications » affirme-t-il. D’André Breton à la statuaire africaine, de Confucius au cinéma hollywoodien, de Wagner aux tas de briques et aux monochromes du minimalisme, de Goya à Djalal-ud-Din Rûmi ou à Charles Darwin, je me nourris de contraires comme un halluciné avide. Pour moi, les systèmes clos suintent de tous leurs pores et de leurs insuffisances... La vérité est aussi dans chaque détail. Je connais trop mon ignorance pour être homme de guerre ».
L’œuvre « saverotesque » n’est donc pas réductible à une seule vérité. Les vérités qui sont loin d’être des dogmes, se déplacent et se meuvent dialectiquement, compte tenu de leur relativisme historique et culturel, en vue de générer l’avidité d’un aboutissement non pas ultime et fini mais s’inscrivant dans une spirale en perpétuel changement.

5°/ Le Beau est conscience
     L’œuvre produit le sens et l’idée, propose une image du cosmos dans la plénitude harmonieuse de ses contradictions et de ses différences, sans discrimination et sans ex-communication. L’œuvre présente une image (c’est à dire une façon d’organiser le cosmos) conçue dans l’immédiateté d’une pulsion, mais chargée de plusieurs années de réflexion et de maturité. Le geste traduit une ascèse et une brûlure. Il est le point ultime d’une attente existentiellement et douloureusement patiente. Il doit atteindre à l’esthétique.
     A l’ensemble de ses oeuvres, Saverot assigne une fonction précise : celle de graver une empreinte visuelle, communiquer une impulsion picturale, projeter dans la mémoire perceptive un schéma du Beau. « C’est le Beau que je cherche, dit-il, c’est lui mon moteur dynamique, ce beau qui sans cesse promet puis fuit à l’horizon qu’il éclaire. Ce n’est pas l’enfermement, la mise en boite que je revendique : c’est ce beau, conscience, pure et vierge, qui transcende les concepts, les émotions, les sensations ; ce beau qui n’est ni le joli, ni le bon, ni l’agréable. Il est plus. Conscience : co-science ».

6°/ Explorer au delà de la nature, à pleins souffles :
      Saverot se détourne de l’imitation de la nature, non pour chercher quelque refuge serein et tranquille qui mettrait simplement son cœur en équilibre avec sa rétine. Très jeune, il avait entrepris de faire le tour du monde..... à pied. Il avait affronté la désolation du désert et la solitude de l’être avec pour seule protection le rayon intégral d’un soleil africain.
     Ce peintre est un explorateur. De la chose et de l’être. Sa peinture est généreuse, débordante, fulgurante de fraîcheur. Projetée à pleins souffles dans l’ici et l’ailleurs. C’est un peintre de la beauté consciente et de la conscience du Beau. Sa peinture est méditative , toute pénétrée de jaillissements et de lumières. Le tableau est une construction progressive de lignes et de couleurs, dirigée vers une rencontre fondamentale : celle de deux regards. Têtes de bouddhas saisies dans leurs moments de silence, entourées de clartés argentées, de plages enneigées. Esquisse de figures en méditation. Yeux qui scrutent la profondeur de l’être au delà de toute limite temporelle ou spatiale : « Ces yeux regardent, précise le peintre, à la fois vers l’intérieur et dans le cosmos infini. En un point de convergence indéfinissable, sauf peut-être par de grands mystiques chrétiens, musulmans, hindouistes, bouddhistes, que sais-je ? »...

7°/ La sémiotique des spirales :
     Art du jaillissement du regard éternel dans le cosmos infini. Art de la truculence harmonieuse des couleurs qui s’impriment sur la toile avec, parfois, la fougue d’une étoile en déflagration. Art des tourbillons et des spirales. Les grandes constructions de Saverot incarnent la rencontre entre l’homme et l’homme ou entre l’homme et le cosmos, dévoilent une grande virtuosité et un style profondément original entamé depuis une date charnière, celle de 1984. Les sujets développés dans ses oeuvres répondent au sens exact d’une recherche de vingt ans. Nous pouvons même dire qu’avant 1984, Saverot n’avait pas à proprement parler établi des rapports directs et non équivoques avec d’autres écoles picturales. Il manifestait à diverses occasions beaucoup de respect et d’admiration pour Picasso. Mais Van Gogh reste le seul peintre à l’égard duquel il avait, très jeune, éprouvé une ferveur enthousiaste et une fascination immédiate et spontanée. Il n’avait que seize ans quand il entreprit à bicyclette une traversée d’environ cent km pour aller se recueillir sur l’esprit du grand peintre.

 

IV - UNE CONCEPTION NEO-SPIRITUALISTE DE L’ART

1°/ De nouvelles visions, un nouvel esprit
     Au début des années 1970, et après quelques essais expressionnistes, Saverot réussissait d’étonnants tableaux dégageant une force vibrante qui, de l’avis de certains critiques, égalait en intensité et en puissance les réalisations des « maîtres ».
Ses oeuvres apparaissaient, accessoirement à des formes tout à fait personnelles et inédites, inspirées de Van Gogh, quelque peu de Picasso. Au premier, il emprunte les couleurs dans leurs agencements, leurs aménagements, leur structuration, leurs combinaisons et leur éclat. Au deuxième, le trait, la ligne, la courbe, l’allure, l’envol. Au premier, la passion ; au deuxième l’idéalisme.
Mais dès les années 1984, il s’en libère totalement. Il n’investit plus dans la conjonction des formes et des couleurs, il cherche une autre rigueur. La toile n’est plus lieu de délectation ou de décoration ; elle n’est plus espace de rigidité formelle et géométrique. N’existe plus en tant qu’objet exclusivement. La toile devient lieu de fondation d’un autre langage visuel, d’une autre perception. Une perception intérieure.
Saverot efface et reconstruit autrement. Il s’efface, traversant une longue période de doute (1980-1984) et de profondeur douloureux, un haut lieu de solitude et de néant existentiels. Le peintre s’investit et investit dans le silence. Le silence créateur. Il comprend que la peinture n’est pas dans l’apparence et qu’elle comporte une expérimentation qui s’apparente à l’interrogation, à la réflexion et à la confrontation des idées et des objets. La peinture devient lieu d’invention du signe, c’est à dire de quelque chose qui manque à l’existence. Il s’agit de fouiller dans les mystères susceptibles de jeter les bases d’une nouvelle fondation perceptive, capable d’inverser le rapport artiste/nature. Désormais, c’est « la nature qui imite l’art » selon l’expression d’André Malraux.
     Saverot se découvre en effet un surprenant talent de compositeur qui rechigne à l’imitation. L’horizon pictural dont il réussit à définir les contours a cette particularité bien heureuse (contrairement par exemple à Mondrian, Pierre Soulages ou même Pollock dont la démarche - en dehors de tout jugement de valeur - parvient à une extrémité de rigueur et de sujétion au delà de laquelle il n’est plus possible de continuer techniquement et esthétiquement) de pouvoir servir de commencement à des expériences futures, de jalon à d’autres explorations. Il s’agit d’un champ pictural ouvert à toutes les possibilités. Mobile, souple, respirant l’éventualité d’un autre ordonnancement, donnant la voie à un autre regard.
     Ainsi, ces regards agencés dans une spirale de couleurs en mouvement, s’intègrent parfaitement dans une conception spiritualiste de l’art. Les regards oscillent ; leur intensité varie dans une graphie presque informe mais toujours recommencée autrement. Les regards se projettent ou s’intériorisent, créent leur propre monde, leur propre espace purifié, neutralisé souvent dans des aplats de neige foisonnante. Ils naissent de la convergence de plusieurs lignes ; ils surgissent de la composition d’un équilibre dont ils occupent le centre. Ils fondent et se fondent sur une autre esthétique : « Le beau est conscience, nous révèle Saverot. L’esthétique obéit à des lois complexes qui dépassent de beaucoup le seul ordre de la raison raisonnante, même si cette esthétique (qui rejoint aussi la connaissance) ne peut se passer d’argumentations structurées pour la contenir, tant dans ses formes nouvelles que dans la re-lecture de ses formes classiques ; ce sont des argumentaires de révolte et de construction où le subconscient déferle ».
     Notre communication avec le beau s’établit par le biais de symboles, de signes choisis par l’artiste de façon consciente ou inconsciente. Ces signes répondent à un besoin, traduisent un état d’âme, projettent un devenir. Ils fabriquent des sens, dévoilent une sensibilité nouvelle, racontent la genèse de l’œuvre, de l’artiste et de l’homme. Ils ont pour finalité d’accéder aux abîmes.
     Chaque toile est l’espace d’un rythme, d’une tonalité chromatique (blanc, jaune, rouge, bleu, noir,...), d’un équilibre vide-plein, d’une dialectique qui donne sur une explosion ou sur un silence qui parle. Il y a un ordre esthétique qui se mue dans une parabole cadencée suivant les données de l’absence-présence. Plus nous approchons de la toile et plus le point et l’empâtement, réceptacles d’une main ardente et spirituelle, nous irradient et nous absorbent. L’espace est mysticisé, c’est à dire dilué de sorte que le présent devient absence et inversement. Entre l’œil et la toile s’établit un rapport de perceptivité transcendante et transmutante. La toile devient chargée d’un potentiel de spiritualité indéfinie, d’un espace secret où les mystères stridulent, d’un haut lieu de quête et de recueillement. Serions-nous alors tentés de dire avec Sartre que « le réel n’est jamais beau « et que » ce qui est beau, c’est un être qui ne saurait se donner à la perception » ?« L’œuvre d’art s’envole, affirme Saverot, comme les urinoirs dans l’imaginaire de Marcel Duchamp se sont envolés et ont triomphé dans l’imaginaire collectif avec fascination ou exaspération ; l’œuvre d’art s’envole donc, lorsqu’elle nous oblige à redéfinir la vérité, la réalité. Contre l’ordre établi, vers l’étrange et l’anormal, non aseptisé ».
Oui, l’œuvre d’art s’envole quand nous aurons compris qu’elle ne peut jamais se réduire à ce qu’elle représente apparemment ; quand nous aurons appris à la regarder de façon à embrasser l’ensemble des rapports qu’elle entretient aussi bien avec le réel et l’apparent qu’avec l’intentionnel et le perceptif ; quand nous aurons forgé un regard aussi bien informé sur les données techniques et esthétiques de l’œuvre que sur ses éléments génétiques. Sinon, comment expliquer que « la chaise » de Van Gogh, par exemple, éveille en nous ce que la même image d’une photographie ne pourrait même pas évoquer ?
Il y a en fait une donnée incontournable que crée le rapport existant entre la dimension technique du tableau et son sens esthétique. Ce tableau de Van Gogh (un siège sobre, ordinaire, fait de paille et de bois sur lequel semblent « languir » une pipe et un paquet de tabac) vaut surtout par sa dimension esthétique et son pouvoir poiétique. Il explore l’irréel, il « s’envole » selon l’expression imagée de Saverot.

2°/ Une esthétique révolutionnaire
     L’esthétique inaugurée puis développée dans l’oeuvre de Saverot accumule les signes révélateurs d’un art dont l’approche et la conception sont, en définitive, très futuristes.
Certains critiques l’ont rapproché de Rouault, compte tenu de sa parfaite maîtrise des couleurs et de son sens expressionniste aux connotations mystiques et satiriques. D’autres ont cru déceler des interférences avec l’œuvre de Miro, puisque Saverot a plutôt le geste dynamique et impulsif face à la toile, et privilégie constamment l’acte libre et la vision fondatrice d’un monde en perpétuelle construction.
Saverot n’est ni l’un ni l’autre. Il ambitionne d’édifier une peinture accessible à toutes les cultures et à toutes les civilisations, et emploie à cette fin les moyens techniques propres à la peinture , mais aussi les ressources inventives inspirées de la musique et de la poésie. Habité jusqu’au délire par la rage de l’exploration et de l’invention, il pose le fondement d’une perception en formation non plus de façon relative (aussi bien dans le temps que dans l’espace), mais universelle. Sa peinture devient métaphysique.
La composition, les tons, la touche, la ligne, le point tracent une autre configuration, « apportent une synthèse des esthétiques nouvelles, poursuivent la grande voie des illustres ancêtres - de l’art primitif à l’abstraction lyrique - vers une spiritualité de l’art qu’affectionnent notamment les calligraphes Zen » .
Il s’agit en fait, d’un néo-spiritualisme né depuis 1984 pour s’approfondir à partir de 1994, après plus de 20 ans de tâtonnements et de recherches picturaux endurés parfois dans la douleur et le silence.

     1994, l’invention du triangle universel

     En 1994, Saverot parvient à la pleine maturité de son style. Il réalise la convergence parfaite entre les essences inhérentes à la musique, à la poésie et à la peinture. Il invente ce que l’on pourrait appeler « le triangle universel ».
« Mais comment pourrait-on parvenir à la perle en regardant simplement la mer ? Il faut un plongeur pour trouver la perle », affirme Djalal-ud-Dîne Rûmi.
La spirale, figure récurrente. Les couleurs, matière sédimentée, captation de lumière gravitant comme un périsélène. Dualisme entre le fond et la forme, agissant en rotation vers l’idée, « Cet infini que les choses n’atteignent pas dans la progression, elles l’atteignent dans la rotation » nous explique l’abbé Galiani. L’idée est à lire dans les yeux, les yeux de la toile, son centre vers lequel concourent tous les éléments périphériques.
Saverot ne donne jamais de titre à ses tableaux. Il ne veut point orienter, définir ou délimiter le regard. Il ne veut rien imposer, car il n’y a rien d’arbitraire dans ses toiles polysémiques.
Au commencement du geste, le peintre lui même ne s’enferme pas dans un seul sujet aux contours bien enclos. Il aborde la toile, frénétiquement serein, mais y adhère sans réserve. Il en fait non pas sa conquête, mais son milieu naturel, sa matrice originelle, sa maison, son être.
Il trame des méandres, des labyrinthes de couleurs. Des couleurs vives et primaires (rouge, jaune, bleu, blanc, noir) qui prennent figure de spirales ardentes au rythme cosmique.
Des couleurs dont l’abord paraît, à première vue, pulsionnellement irradiant, originairement frappant au point de faire naître des frissons et des spirales d’émotions.
Des couleurs qui fournissent matière à une analyse surréaliste. Mais qui éclatent immanquablement sur une esquisse de figure en méditation, laquelle apparaît soit au premier plan, soit en filigrane dans l’intériorité susurrée de l’espace profond.
Chez Saverot cependant, le recours à l’automatisme des couleurs n’a pas pour cause ni même pour finalité l’image que recherche la peinture surréaliste. Il ne trace pas des figures proprement dites, n’explore pas le rêve à proprement parler. Il cherche à traduire l’infiniment profond qui sublime et « substantifie » l’âme.
De la ligne et du tourbillon des couleurs, émergent des fenêtres, les fenêtres de l’âme, « mais non de l’âme de tel individu », nous explique le peintre, car il s’agit d’une « vision globale et abstraite, synthétique de l’Humanité ».

Traduire une parcelle de l’âme de Dieu

     Sur la toile, il y a l’empâtement d’une aliénation abstraite. Une aliénation qui construit le dépassement, en s’opposant à la libération totale du geste pictural. Une dynamique d’opposition entre l’invagination et l’étalement, entre l‘intérieur et l’extérieur, entre le conscient et l’inconscient.
La genèse d’un tableau de Saverot ne révèle pas une création totalement inconsciente. Il y a des tableaux dont la touche finale a exigé plus de dix ans d’attente et d’incubation. Ainsi, l’acte pictural n’obéit pas toujours à l’immédiateté du geste, il suppose la conjugaison de plusieurs tensions, la fermentation de plusieurs perceptions et plusieurs désirs.
                       Chaque geste vrille dans la toile
                       Use la peau, allume la flamme
                       De l’art. Geste ingénieux de la trame
                       Qui sonde et la mer et les étoiles
      Si les couleurs et les lignes réalisent presque constamment l’unité esthétique, elles déclinent par ailleurs pour chaque tableau un palimpseste iconique différent. Elles cherchent à révéler « une parcelle de l’âme de Dieu ».
Comme Pollock et comme Dubuffet, Saverot refuse à l’art de servir de fête pour les yeux « Ma peinture ne s’adresse pas à la rétine, elle interpelle le cœur ».

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Le peintre donne à la notion de forme un sens métaphysique, un sens originel. Ce que l’on croit voir n’est pas ce que l‘on voit. L’artiste doit donc rechercher la vérité des formes, en saisir l’ellipse non pas de façon préméditée ou analogue, non pas de façon délibérée ou concertée, mais dans la patience et dans le cheminement d’une longue expérience. Une expérience qui s’enracine dans la rupture et le questionnement en vue d’aboutir à la conception d’une peinture qui établit des correspondances entre le faire pictural, le faire poétique et le faire musical.

« Son propos n’est-il pas d’abord de déstabiliser nos idées reçues et de nous conduire à un dépassement de notre vision ordinaire, de nous plonger aux sources de l’inquiétude et de la complexité ? » s’interroge André Parinaud, avant de poursuivre : « Saverot ne nous met pas seulement en présence des derniers états de l’abstraction lyrique. Son témoignage est l’expression d’une recherche existentielle »(1).

     V -  RECURRENCE DES EFFETS INDUITS PAR UNE SPIRALE ESTHETIQUE :

     Ainsi soit-il de cette rencontre qui promeut l’honneur d’être et la joie de signifier.
En face, dressé comme une barque qui sait où aller sans l’aide du vent et sans le secours de l’homme, un château aux rêves anecdotiques. Bâti sur le maelström illuminé d’une projection picturale, il se nourrit de ses contradictions. Sa duplicité est seigneuriale, sa sensibilité poétique. Il est pierre et Pierre, silence et murmure, commencement et fin, moyen et synthèse. Il est tout couvert de toiles dont les lignes et les perspectives s’imprègnent de l’esprit de bouddhas et se nourrissent des convulsions de l’histoire. Sa tour a généré tous les symboles, les a pulvérisés, recréés, absorbés dans la spirale de l’éternel. Son big-bang est pictural et s’identifie au temps des saveurs génétiques dans un infernal leitmotiv d’ici et maintenant.
Au cœur du sens et du temps, il meurt et renaît. Il ne consent qu’à l’exhalation d’un grand souffle nu.
C’est d’un premier éclat pour une spirale terrestre qu’il s’agit.

*    *    *

     « Le cœur n’est pas seulement dans la vie des gens » affirme le peintre. L’homme est reflet de l’absolu, la toile mystère suspendu au vide. Nous ne sommes que des miroirs les uns pour les autres . Nous nous affublons de masques et de couleurs alors que notre vérité, si elle existe, est une et indivisible. « Je suis l’autre, l’autre est moi », renchérit le philosophe. Délivre tes mystères, déploie tes spirales ici et maintenant. Reconnais les monochromes de Reinhardt ou de Ryman en enjambant les siècles sans même l’arrêt d’une pause réflexive avec l’œuvre de Monet, Gauguin, Matisse, Rouault, Pollock, Rothko ou Newman ! Lis les calligrammes de Nja Mahdaoui sans les prières ensoleillées de Tabrizi et tu seras le sur-homme qui défiera les spirales de l’être et du monde.

*    *    *

Qui dit Melun, dit Vaux-le-Pénil, un moment et une histoire intimement liés avec la vie artistique du peintre. L’histoire d’une association : « Bilan de l’Art contemporain ».
Son président est là, timide, ourlé de silence, enveloppé d’absolu, plongé comme un bouddha dans la fluidité du temps et la fraîcheur du lieu, tout entier perlé de sourires. Il salue la foule, puis s’éclipse doucement, murmurant je ne sais quoi d’affectueux et d’incompréhensible.
La tour de son château s’élève au-dessus d’une nuée de toiles. Tout autour, des arbres au feuillage toujours vert et au ciel gris qu’éclaire par intermittence le soleil translucide d’une journée tempérée.

     Le peintre est là, concentré, élancé par le souffle des embrasements pulsionnels. Il médite et sa main trace. En lui germe le secret des naissances et des morts. Hier, il était confondu par la nuit, aujourd’hui il s’ingénie à recréer l’aube des couleurs dans sa ville d’ici et maintenant.

*    *    *

    Qu’est-ce donc ces spirales, cette blancheur ?
     La lumière happe la grâce, elle est harmonie. Les yeux nous interpellent, nous invitent à la narration de la genèse des nuits de l’âme. Les yeux sont spirituels.
     Cette tête de bouddha suggère plus de force qu’un moment de réflexion, plus de profondeur qu’un épisode méditatif. Visage de soie sublimé mis hors de l’écume des tourments. Visage d’un parèdre envoûté par la puissance du langage mais essayant de démêler le vertige du labyrinthe spiralé.
C’est d’un deuxième éclat de foudre pour une spirale planétaire qu’il s’agit.

*    *    *

     Le peintre essaie d’être. Ici et maintenant. Il essaie d’être au cœur de Melun, puis au cœur de la création parce que « c’est le sens que je donne au monde » explique-t-il.
     Etendue plane et blanche, immensément blanche. Deux têtes posées au centre, entourées de grâce un peu à l’écart des flamboiements colorés ; une troisième presque en filigrane avec des lignes ou des esquisses de lignes qui s’estompent graduellement. Têtes ceintes d’une spirale lumineuse, enfouies dans leurs propres coloris, leurs gestes, leurs attitudes, leurs regards. Aucune emphase, aucune solennité. Tout baigne dans un silence immaculé. Tout inspire une flamboyante sagesse.
Têtes de bouddhas qui déchiffrent, lisent, s’interrogent, suscitent par la maïeutique, l’éclosion des lumières. Qui communiquent, dans l’exaltation éteinte et intériorisée, le désir de connaissance. Ce sont des images. Tout est image. Même l’enfer, même le paradis...
     Couleurs inscrites dans le vertige du mouvement. Ce sont des couleurs qui bougent, qui abritent la force des rythmes inconnus. Elles sont dépourvues d’ornements. Le teint est soit blanc, soit d’or atténué.
Figure circulaire qui donne sur d’autres terres, figure qui gravite autour des sens, lesquels débordent de l’espace physique, faisant promesse d’un susurrement d’astres et de lumières. L’ici et l’ailleurs configurés dans l’instant qui germe ; ils s’emboîtent pour chercher ce qu’il y a après le sens du sens dans l’ici et maintenant.
     Le cosmos essaime hors des yeux qui observent, il est d’essence métaphysique ; et le regardant aime à s’identifier à ses bruissements.
     Cette ampleur, parfois cette générosité de couleurs : jaune, bleu, rouge, noir, blanc, gris incrustées avec la frénésie substantive d’un alchimiste.
Cette tête jaillissante qui n’attend rien, à part notre communion, tête votive et musagète, empreinte de symboles, à demi figurée et presque informelle, étant plus spirituelle que physique . Elle n’impose pas, elle étale la verve suggestive dans un vibrant appel à l’amour, à la fusion, à l’affinité des existences, à la convergence des essences.
Position frontale, regard souvent plus proche de la méditation virginale que de l’éveil ultime. L’infini est à son image. Sa présence règne sur l’espace, sur les sens et sur les autres éléments visibles et invisibles. Sa prégnance est comme une surface de terre intemporelle, mais enveloppée de neige ; elle exhale la nudité du verbe dans un total abandon. Son esprit est d’espérance, sa main (invisible) est de candeur et de feu ambré.
Nous écoutons le vent, bruissant d’éternité, imprimer son rythme à la voix qui sourd, qui chuinte.
Nous percevons les péripéties de ce récit de l’âme cristalline qui s’ouvre au cœur de l’homme, qui s’avance doucement, tout doucement sans risque d’affronter le pot de terre. Elles fulgurent en une migration vers l’être universel.
C’est d’un éclat de foudre pour une spirale de l’esprit qu’il s’agit.

 

 

 

SAVEROT, L’HOMME

      Né à Sousse en Tunisie :
      Alain Saverot est né à Sousse, en Tunisie, le 25 mars 1947, d’un père officier et d’une mère musicienne-violoniste (puis professeur de piano). Il est originaire, par ses deux parents, de Bourgogne, région réputée dans le monde entier pour ses vins fins et exquis. Il a deux frères plus jeunes que lui, l’un informaticien, père de quatre enfants, l’autre directeur d’une maison d’handicapés, père d’un enfant.
      A vingt six ans, il se marie avec Marie-Claude qui lui donne un fils, Charles.

      Un homme de contradictions : sage et tourmenté, mais franchement bon vivant !
      Quel portrait peut-on dresser de l’homme ? Il a le regard de tous ceux à qui fut octroyé le don de la plénitude. Mais avec cette force sereine qui décline une sorte de sagesse visionnaire et tourmentée. Il est quelque part impénétrable et secret, quelque part timide, souvent enclin aux silences qui communient. En tout lieu et à tout moment, l’on sent chez lui, incarnés ou déployés, l’immémorial et l’actuel, la velléité et la volonté, la suspension et le vol. Saverot cultive les contradictions ainsi que le désir de dompter l’horizon des âges et le mouvement des idées.
Oui, son front dégage bien l’irruption des essences en perpétuel devenir et ses yeux pétillent d’une intelligence corrosive.
Mais il a le sourire facile, spontané, lui qui en ses heures de solitude ingrate, aime chanter. Oui, Saverot adore chanter, adore voler, adore partir . Très jeune, il entreprend de tracer des flux migratoires vers l’Afrique où il apprendra à forger de nouveaux liens tissés dans la profondeur de l’être.

     Pour un monde couleur d’orange :
     Cet homme a des convictions, mais pas de dogmes, il sait très vite se remettre en question, dire non sans la moindre hésitation. A vingt cinq ans, il adhère au parti communiste pour démissionner presque aussitôt : « Mes parents étaient politiquement beaucoup trop à droite » explique-t-il plus tard, dans une lettre adressée à son amie Clémentine, le 2/4/1990. « Ce sont eux qui m’ont poussé, par réaction, vers le Parti Communiste Français, dans lequel je ne me reconnais plus ; néanmoins, aujourd’hui pour l’essentiel ». Plus loin, il poursuit : « c’est parce que j’ai cru à la possibilité d’un monde « couleur d’orange dominé par l’amour et non l’intérêt ».

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Pour un monde d’ouverture et de multiplicité.
     Pas plus qu’il ne consent à s’enraciner dans un seul pays, il n’accepte de porter l’apparence d’un dogme et encore moins d’une religion. Pour Saverot, le monde est multiplicité et ouverture : « Ma religion à moi, qui n’ai pas de structure dogmatique, va vers toutes les religions, de l’Islam au Christianisme, au Judaïsme, à l’Hindouisme, au Bouddhisme et pourquoi pas à l’Animisme et même au Fétichisme ». Car pour lui, « la plus belle forme de prière et la plus sensée consiste à faire de sa vie quelque chose de constructif et de cohérent ».

     Sa femme, Marie-Claude.
     En 1971, une jeune fille habillée de grâce et de sourires enfantins a marché à sa rencontre, comblant...

Hassen Bahani
(Tunis, le 18 Septembre 2000)

L'oeuvre musicale d'Alain SAVEROT par Hassen BAHANI

L'oeuvre Musicale d'
Alain SAVEROT

Analyse
par Hassen BAHANI

 


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