| I
- LE TRAVAIL CREATEUR : Il est une évidence que nul ne peut
contester : les cultures ne sont pas éternellement figées. Elles sont soumises à la loi
du mouvement et du changement, étant identifiables à des valeurs dusage. Se
cramponner à son passé indéfiniment et obstinément comme à une vérité immuable,
cest se condamner à labsence et à la mort. Par conséquent, pour édifier le
futur, il faut immanquablement déconstruire lancien système de pensées, tâche
ardue et fort patiente. Tâche douloureuse à laquelle sattache lartiste qui
préfère la brûlure souveraine à la projection et au frôlement des lampadaires et des
lustres. Il sagit pour lui de préparer les conditions propices à lémergence
dun nouvel imaginaire. Plus la vision du peintre est radicale et plus elle est
perçue, par notre regard conformiste et institutionnel, comme relevant du désordre et de
la dysharmonie. Son message a très peu de chances de « passer ». Ainsi donc, tout
désir de création suppose au préalable une capacité de supporter ladversité et
lincompréhension, un désir de sacrifice et un esprit foncièrement prométhéen.
Comme lunivers, lhorizon de notre existence
immatérielle sétend et sélargit chaque jour. Indéfiniment. Non pas de
façon mécaniste et réelle, mais dans la configuration fictive qui sélabore entre
les mains de lartiste. Celui-ci, quand il accepte daller au centre de la
marginalisation et peut-être de la souffrance, se forge un nouveau monde, cest à
dire un nouvel être. Il devient lalchimiste de notre imaginaire, non pas seulement
par la communication de ce qui est connu, mais aussi et surtout par linvention...
linvention de signes, de symboles, dimages et de sons encore inconnus.
1°/ Construire le monde,
perpétuellement :
Alain Saverot croit à la liberté de créer, cest à dire
à la possibilité de souvrir au monde, le monde de production de lesprit
humain, non par limitation mais par linvention ; cest-à-dire par
lajout dun autre sens, dun autre symbole, dun autre regard. Regard
original, radical et neuf.
Mais la création pour lui ne présuppose aucune vision divine ou mythique. Elle répond
plutôt, dans sa phase ultime et achevée, à une pulsion qui permet à luvre
de surgir, de sextirper et de se dresser pour combler un manque dêtre
existentiel et sidentifier à un besoin arraché au fond des tripes. Cest la
traduction dune intériorisation.
Lintériorisation dune nécessité radicale dont labsence serait
immanquablement remplacée par les sentiments dangoisse et de terreur.
2°/ La quête patiente :
La peinture de Saverot ne saisit pas ce qui est connu
déjà.
Elle va au cur des phénomènes et tente de les explorer. Cest une recherche
élaborée patiemment dans le temps et dans lespace, une quête par la méditation,
une expression de la profondeur et des contradictions : la profondeur de lêtre dans
ses rapports avec labsolu. Car pour Saverot « il ny a pas de certitudes,
il ny a que la recherche. Il ny a pas de réponse, il y a des questions. Le
problème nest pas de répondre aux questions, mais plutôt de les poser. Lart
et la science sont de grandes questions, la religion est trop souvent un ensemble de
réponses toutes faites »(1)
3°/ La peinture comme moyen de
transformer le monde :
Dans une lettre essentielle adressée le 18/08/1991 à son amie
Mme Irmgard Münster-Hubmann, Saverot définit sa conception de la peinture : «
Jaime faire cohabiter les inconciliables »... Ma peinture elle-même, pourtant
unitaire, est le fruit de contradictions, dinfluences variées qui sy
rejoignent . La peinture est pour moi un moyen de connaissance. Un moyen pour transformer
le monde aussi : Elle est un outil, à mes yeux, presque transcendantal. Un raccourci
sensible mais aussi intellectuel où le rêve, auquel nous consacrons beaucoup de temps
dans la vie, joue aussi un rôle. Un moyen pour appréhender dautres dimensions
inconnues... La peinture religieuse est le Réalisme Socialiste de la Religion : ça ne me
concerne pas. Même si javais lesprit religieux, ça ne me concernerait pas.
Je suis un post-plastique ».
4°/ Comme moyen
dappréhender lAbsolu :
Saverot prétend être « hanté par labsurde ». Pourtant,
il y a un mot qui revient souvent dans ses écrits, cest bien : absolu, absolu,
absolu... Absolu comme opposition au relief, affirme-t-il. Il ne peut exister plusieurs
absolus : tous se rejoignent. Labsolu est linconditionné, lincomposé,
lindéterminé, linforme. Aucun discours ne saurait lexposer, aucune
pensée précise ne le concerne (...) Labsolu invite au silence et à laccueil
muet de lineffable. Et tout espoir de lapprocher ou de le rencontrer
nest quabsurde vanité. Pourtant, cest à cet espoir que se raccroche
lhomme et plus encore le mystique et même lartiste ou le poète. Espoir sans
illusion dont seule la mort nous délivrera ».
« Mais lhomme est son propre absolu par sa toute indépendance. Par la liberté.
Labsolu est structure de la structure, lhomme est structure de lhomme.
Labsolu est UN, mais sa lecture est multiple, infiniment, et donne lieu à la
multiplicité des expressions possibles, daprès Gottfried Wilhelm Leibniz »
(1).
5°/ Comme moyen de traduire le
vertige :
Car « tout débouche sur le vide et linsaisissable. Le
cosmos ou latome : la matière, lespace et le temps. Notre logique même se
révèle impuissante ».
Jean Guitton a écrit, poursuit Alain Saverot dans sa lettre du
18/08/1991 adressée à son ami Daniel Fauconnier : « Le nombre dindividus existant
à lintérieur dune particule de matière est tellement au-delà de ce que
notre imagination a lhabitude de concevoir , quil produit un effet comparable
à une sorte de terreur ... ». Pourtant, il règne un vide immense entre les particules
élémentaires... Cest aussi ce vertige que je cherche à traduire dans ma création
comme la bien compris le critique André Parinaud. Mais ce vertige est perçu de
façon humanisée. Cest à dire, dans ses interactions avec la sensibilité et
lintuition. Je suis un post-plastique, cest à dire un figuratif cosmique si
lon veut, imprégné dOrient.
6°/ Lacte de peindre :
Mais comment donc le peintre peut-il passer de létat de
connaissance à létat de peinture, de létat de conception à létat de
réalisation, de létat de fécondation à létat daccouchement et
dexplosion, de létat dattente à celui dachèvement ?
Saverot est dabord imprégné, imbu de la lumière du monde. Il a en face de lui,
aussi bien que dans la partie interne et subconsciente de lui-même, la palette,
leau, les objets, les sujets irréels, les couleurs...
Il est en proie à une profonde méditation. Il sintériorise entièrement dans un
autre univers. Et son regard change pour devenir perception, puisquil entre en
communication avec son cur. Tout son être sidentifie à la dimension de ce
qui lentoure. Il est dans tout ce qui lenvironne et inversement. Il se
projette intégralement dans luvre en construction : le rythme, la forme, les
couleurs investissent lécorce onirique et subconsciente du peintre. Et
instantanément sopère la transmutation. Le cur, dans un souffle vital, dicte
à la main, laquelle bouge, trace, sinsinue, transcrit, sélève,
sincruste, se dilue, se dissout dans un vertige total et absolu....
Puis un moment que nul ne peut décrire... Et luvre surgit, se dévoile. Elle
dévoile un mystère, une sensation, une beauté, un monde.
Réussie, luvre devient une révélation, une naissance qui se greffe à la
peau de lunivers en dilatation.
Ainsi, si le moment méditatif précédant lacte de
création peut être long et patient, prenant parfois des années pour germer et clore,
celui afférent à laccomplissement matériel de luvre est relativement
court chez Saverot. Lacte ultime répond à une pulsion, sidentifie à un jet
instantané : « Pour moi, écrit-il, un dessin, une peinture après une méditation
attentive, doivent être réalisés aussi vite, à peu près, quune photographie 24
x 36 ».
A partir de là, comme un photographe, je choisis, jélimine. Une peinture se voit instantanément.
Elle doit à mes yeux se réaliser également instantanément (...). Le rapprochement
entre la peinture et la photographie sarrête là : je suis surtout abstrait et mes
figurations nont rien de photographiques » ().
Ainsi décrit, lacte de création serait en définitive une expérience de
transposition et de projection de symboles et de signes empruntés à un héritage
culturel et civilisationnel. Individualisé et profondément intériorisé, il
sextirpe dans la douleur, car il traduit une certaine vérité momentanée et
illusoire qui remplace un certain doute long et coriace. Lacte devient essence non
pas seulement de ce que le peintre est, mais aussi dans ce quil veut être, grain de
lumière dans la lumière et lAbsolu, être sublimé puisque enrichi,
prodigieusement enrichi.
Lêtre accède à une condition renouvelée et transformée. Mais il demeure fragile
et sujet à la brûlure. Aussi fragile quun géomètre (2) que
subjugue la lumière.
Nest-ce pas donc ainsi que notre imaginaire pourrait se déployer et grandir dans le
temps libre ? Il deviendrait symbolisation changeante et mouvante. Il deviendrait acteur
de la modernité.
II - CE REGARD,
CEST A DIRE CETTE FLAMME DE LA PENSEE :
Ces yeux qui
regardent, cette expression des yeux, ou ce regard tout simplement que lon voit
partout dans les oeuvres de Saverot. Ce regard omniprésent. Il est toujours là, occupant
une place essentielle dans la toile. Il est toujours là, méditant, se recueillant,
fixant avec lintensité des lumières, saisissant avec la tension du feu, révélant
lalternance entre vérité et doute, traçant les âges, suspendant lémotion,
évaporant les larmes, condensant lessence, changeant les dogmes, reflétant le
dehors, interprétant les battements, répercutant le souffle, se mouvant dans le vertige
du vide, se déployant dans lépaisseur du plein, émerveillant et
sémerveillant, imposant la violence dun rythme, susurrant la force dune
couleur, dérangeant lornière dune platitude, séloignant comme
lhorizon, sapprochant comme les rivages, martelant lexil, créant la
beauté, inspirant léternité, faisant lécume des latences, embellissant
lêtre en révélant la nudité de son cur, sélevant dans toute la
plénitude des rêves et des songes, cueillant les prières et londe des silences
dans le vertige des spirales au seuil de
lhorizon,
lhorizon,
lhorizon...
« Le rôle de lartiste, affirmait Paul Eluard, est de guider, douvrir les
yeux les plus rebelles, denseigner à voir comme on enseigne à lire et de montrer
le chemin de la lettre à lesprit ».
Traduire lart dans les règles de lAbsolu :
Généralement le spectateur a tendance à vouloir
apprécier les lignes, les reliefs, les couleurs, la signification qui parle
delle-même sans besoin dinterprète, classiquement référentielle. Naïve ou
morte, peu importe. Et ce quil voit le rassure toujours, puisquil renforce ses
convictions et ses habitudes et ne jette aucun trouble à ses préjugés et à ses idées
bien établis depuis fort longtemps.
Lon aime ainsi admirer la consistance du relief,
léquilibre de la composition.....
Une telle peinture se contente dimiter, de reproduire
ce qui existe déjà.
La peinture est autre chose. Cest « le symbole
dune valeur que lon doit trouver dans limagination du peintre »
(Lionello Venturi).
La peinture, cest la traduction de cette
projection de lêtre sur léternité temporelle et spatiale, de cette lumière
en mouvement, de cette passion infinie de lêtre foudroyé par le désir
dinvention. Invention des sens après celui de lécriture. Invention de
lidée aussi, car « un art sans idée, cest un homme sans âme, réduit à un
cadavre », affirme Belinski. Si la nouvelle vision développée par lartiste semble
être dun abord difficile (parce que idiosyncrasique, même si la démarche et la
finalité tendent vers luniversel), elle finira par sintégrer à notre
conscience et à notre perception. Aussi, contrairement aux idées développées par
certains critiques, lart résolument moderne et innovateur, na pas de charge
subversive ; il ne fait que rendre effective et totale la souveraineté du rapport
artiste-public. |
III - LUVRE DU POINT
DE VUE DE LESTHETIQUE
1°/ Note sur le tableau ci-contre
(qui nest là
) :
Dans sa matérialité, ce tableau est une toile rectangulaire de
format 50F - Peinture à lhuile - Paris, 1990.
Densité de couleurs où le blanc domine. Hors le blanc, couleurs
vives : rouge, bleu, jaune qui participent de lintensité et de la force du message,
mais cèdent toujours aussi bien au commencement quà lhorizon de la ligne, à
la dominante blanche. Couleur vivement blanche disposée dans une régularité rythmique
de spirale fouettée. Au centre de la toile, prend naissance un tourbillon lumineux qui
prépare la vision à un événement majeur. Les lignes, jusque dans leurs pleins et dans
leurs déliés, sintègrent à un autre espace, tendent vers dautres
dimensions que celles de la toile. Derrière le blanc, presque en filigrane ou en
dédoublement, se profile un visage en pleine méditation.
On en retient le foudroyant éclat des yeux. Plus haut, à lextrémité gauche du
tableau, se dégage une spirale à laquelle adhère pleinement et tout en douceur, la
lumière des yeux. Le tout sintègre dans une structure demboîtement qui
initie à la profondeur du signe.
Le tableau ne saccompagne daucune légende. Juste la signature du peintre,
suivie de la date de création de luvre.
Cest un tableau qui se présente demblée comme
une sorte dillumination, dapparition soudaine et brusque qui happe le regard
du récepteur. Un véritable champ de lumières. Des lumières projetées sur toute la
toile, laquelle se donne à lire davantage comme lieu de perception spirituelle que
représentation figurative dune construction.
Cest un tableau aux effets mouvants, changeants. Effets qui sinscrivent dans
le transitoire indéfiniment mutant, offrant à chaque moment une autre vision, une autre
interprétation, un autre signifiant engendrant lui-même un autre signifié.
Cest un tableau qui simplique dans un ordre de mouvement perpétuel. Lil
ne le voit pas, mais le perçoit, lembrasse. Le récepteur laccole à son
subconscient, et à force de scruter son champ eidétique, finit par sy laisser
enclore.
On sait déjà laccolade réalisée entre peinture et musique, entre peinture et
mathématiques, avec Paul Klee notamment. Avec Alain Saverot, la connivence exploratoire
atteint, non pas seulement à la musique, mais aussi à la force de la poésie ; car cette
connivence devient communion, intégration, fusion.
Oui, ce tableau dégage une force poétique dune profondeur absolument hypnotique,
à laquelle on est conduit à acquiescer de façon presque inconsciente :
La couleur qui revient vers la source profonde
Eclaire léternité en un cri bruissant,
Et lon perçoit la flamme aux yeux du figurant ;
Mais pour voir les couleurs, il faut bien une sonde
2°/ La peinture comme diffraction sémiotique :
Alain Saverot est aussi poète. Sa poésie qui
procède dune façon spéciale de versifier, sédifie sur une double vigilance
: le rythme musical et le mot sarcastique ; elle scrute la texture des rapports humains
sans la moindre complaisance. Cest une poésie de verve contestataire qui fut bien
saluée par Pierre Emmanuel ; mais elle ne tarda pas à connaître une transmutation
picturale. En fait, la peinture de Saverot est une retranscription, une réécriture
secrète et infuse de la poésie et de la musique. Elle nest pas représentation
imitative du réel, lequel est totalement contesté, relativisé, réfracté. Car le monde
a cruellement besoin dêtre aménagé, refait, changé. Cest la condition
même de notre survie.
Chez Saverot, la peinture na pas pour rôle de faire le constat du réel, elle doit
préfigurer les mutations. Elle na pas à se figer dans le temps ou dans
lespace, elle doit être interrogative, réflexive : « chaque toile est un moment,
elle est la trace dune quête qui sera dépassée », nous dit Saverot.
Loin dobéir à une démarche subjective prédéfinie, elle transmet des messages
trans-objectifs, sidentifie à labsolu tel quil vient dêtre
défini plus haut.
La peinture est en somme le champ dune diffraction sémiotique, mais où se réalise
lunité de lintériorité musicale et poétique pour un monde harmonieux. Le
geste artistique est essentiel, il doit « tracer une dynamique de signes, tendre vers un
état de dépassement ».
3°/ lesthétique des signes
:
Frontalement les tableaux du peintre sexposent à
lil, réversibles puis irréversibles. En face, la tache, le trait, la forme,
les couleurs. Pas de volume, mais des lignes et des couleurs : les tableaux de Saverot ont
cette particularité immédiate doffrir au récepteur la totalité dun monde
qui se déploie constamment comme des anthères. La toile fascine, car elle prend
demblée figure de mystère erratique, en mouvement dans le cur du cosmos ;
mystère identifiable à cette « force primordiale » que le peintre cherche « dans le
noyau des phénomènes ».
Mais la raison
sinterroge :
Le tableau ne sintègre pas dans le cadre habituel fourni par lhistoire de la
représentation des formes qui fut majestueusement décrite par Giotto, Maestro dei
Aranci, Angelico, Uccello, Van Eyck, Tintoret, Rubens, Vermeer, Rembrandt... etc. Le
tableau ne représente pas le réel, il éveille des énigmes.
Nous savons que les impressionnistes nous ont présenté
une image inédite du monde, faite de vibrations, de sensualité et de lumière. Ils ont
annoncé une autre vérité que les Fauvistes, Cubistes, Dadaïstes, Surréalistes et
autres créateurs de labstraction se sont employés à édifier. Le monde nest
pas seulement celui que nous voyons, il est aussi celui que nous percevons
intérieurement. Il nest pas seulement visible, il est aussi invisible. Et le génie
en art, cest la capacité dagir sur notre pensée et sur notre
sensibilité par le recours à lévocation du monde intérieur.
Dès lors, où résiderait la virtuosité de lartiste, son pouvoir de suggestion et
sa fougue inventive que nous avons eu loisir à découvrir chez Rubens ou Delacroix par
exemple ?
André Parinaud nous enseigne que « le génie, en art, cest la capacité
dexprimer parfaitement les valeurs des sentiments et des idées, la volonté de
vivre et le sens de la mort des hommes dune époque, de telle façon que non
seulement nous en soyons informés, mais que nous puissions participer, éprouver une
équivalence de leur état dâme ».
4°/ A la recherche de nouvelles
gravitations dialectiques :
Saverot propose une autre idée du monde. Ses oeuvres
édifient les logos de lessence humaine.
La question essentielle que pose chaque toile de Saverot
porte sur le sens, la profondeur. « Je cherche une juste voie inspirée, non pas un
système plus ou moins vague, non pas des compromissions, mais une solution dialectique,
analogique et synthétique qui révèle de nouvelles gravitations ouvertes ; au delà des
ex-communications » affirme-t-il. DAndré Breton à la statuaire africaine, de
Confucius au cinéma hollywoodien, de Wagner aux tas de briques et aux monochromes du
minimalisme, de Goya à Djalal-ud-Din Rûmi ou à Charles Darwin, je me nourris de
contraires comme un halluciné avide. Pour moi, les systèmes clos suintent de tous leurs
pores et de leurs insuffisances... La vérité est aussi dans chaque détail. Je connais
trop mon ignorance pour être homme de guerre ».
Luvre « saverotesque » nest donc pas réductible à une seule
vérité. Les vérités qui sont loin dêtre des dogmes, se déplacent et se meuvent
dialectiquement, compte tenu de leur relativisme historique et culturel, en vue de
générer lavidité dun aboutissement non pas ultime et fini mais
sinscrivant dans une spirale en perpétuel changement.
5°/ Le Beau est conscience
Luvre produit le sens et lidée, propose une
image du cosmos dans la plénitude harmonieuse de ses contradictions et de ses
différences, sans discrimination et sans ex-communication. Luvre présente
une image (cest à dire une façon dorganiser le cosmos) conçue dans
limmédiateté dune pulsion, mais chargée de plusieurs années de réflexion
et de maturité. Le geste traduit une ascèse et une brûlure. Il est le point ultime
dune attente existentiellement et douloureusement patiente. Il doit atteindre à
lesthétique.
A lensemble de ses oeuvres, Saverot assigne une fonction
précise : celle de graver une empreinte visuelle, communiquer une impulsion picturale,
projeter dans la mémoire perceptive un schéma du Beau. « Cest le Beau que je
cherche, dit-il, cest lui mon moteur dynamique, ce beau qui sans cesse promet puis
fuit à lhorizon quil éclaire. Ce nest pas lenfermement, la mise
en boite que je revendique : cest ce beau, conscience, pure et vierge, qui
transcende les concepts, les émotions, les sensations ; ce beau qui nest ni le
joli, ni le bon, ni lagréable. Il est plus. Conscience : co-science ».
6°/ Explorer au delà de la
nature, à pleins souffles :
Saverot se détourne de limitation de la nature, non
pour chercher quelque refuge serein et tranquille qui mettrait simplement son cur en
équilibre avec sa rétine. Très jeune, il avait entrepris de faire le tour du monde.....
à pied. Il avait affronté la désolation du désert et la solitude de lêtre avec
pour seule protection le rayon intégral dun soleil africain.
Ce peintre est un explorateur. De la chose et de lêtre. Sa
peinture est généreuse, débordante, fulgurante de fraîcheur. Projetée à pleins
souffles dans lici et lailleurs. Cest un peintre de la beauté consciente
et de la conscience du Beau. Sa peinture est méditative , toute
pénétrée de jaillissements et de lumières. Le tableau est une construction
progressive de lignes et de couleurs, dirigée vers une rencontre fondamentale : celle de
deux regards. Têtes de bouddhas saisies dans leurs moments de silence, entourées de
clartés argentées, de plages enneigées. Esquisse de figures en méditation. Yeux qui
scrutent la profondeur de lêtre au delà de toute limite temporelle ou spatiale :
« Ces yeux regardent, précise le peintre, à la fois vers lintérieur et dans le
cosmos infini. En un point de convergence indéfinissable, sauf peut-être par de grands
mystiques chrétiens, musulmans, hindouistes, bouddhistes, que sais-je ? »...
7°/ La sémiotique des spirales :
Art du jaillissement du regard éternel dans le cosmos infini.
Art de la truculence harmonieuse des couleurs qui simpriment sur la toile avec,
parfois, la fougue dune étoile en déflagration. Art des tourbillons et des
spirales. Les grandes constructions de Saverot incarnent la rencontre entre
lhomme et lhomme ou entre lhomme et le cosmos, dévoilent une
grande virtuosité et un style profondément original entamé depuis une date charnière,
celle de 1984. Les sujets développés dans ses oeuvres répondent au sens exact
dune recherche de vingt ans. Nous pouvons même dire quavant 1984, Saverot
navait pas à proprement parler établi des rapports directs et non équivoques avec
dautres écoles picturales. Il manifestait à diverses occasions beaucoup de respect
et dadmiration pour Picasso. Mais Van Gogh reste le seul peintre à légard
duquel il avait, très jeune, éprouvé une ferveur enthousiaste et une fascination
immédiate et spontanée. Il navait que seize ans quand il entreprit à bicyclette
une traversée denviron cent km pour aller se recueillir sur lesprit du grand
peintre. |