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Paysages à l'estime
Pour la plupart d’entre nous, peindre serait l ‘expression du voir, mais voir suppose que nous sommes à bonne distance du monde, cette distance qui nous sépare de ce qui nous façonne.
Qu’en est il des propositions de Jean Cabane?
Si les prises paysagères de Jean Cabane nous englobent totalement, c’est parce qu‘elles déroulent des paysages à la manière des cartes du tendre du 17ème siècle, ces cartes qui nous offraient une géographie affective et affectée du monde.
C’est aussi parce qu’elles parlent de l éprouvé des choses, les qualifient et non pas du prouvé !
Et lorsque l’on regarde ces étendues de vies, tous les éléments structurent l‘usage d ‘un monde qui ne nous exclue pas ! Elles nous rappellent plutôt que nous sommes partie intégrante de ce que nous voyons tout en pointant notre interprétation à la croisée des horizons.
Sorte de mémoire en nuage, qui donne aux spectateurs l’assurance d’être situé et de pouvoir nommer, reconnaître, jamais hors de son propos.
C’est pour cela que les peintures de Jean parlent de lui, de la sensibilité d’un homme, né des garrigues et des couleurs du Gard en France, mais dont la vie a été faite de promesses de lumière, de rencontres et de métissage ! Aujourd’hui et depuis quelques années, Jean habite en poète cette partie du Vietnam où tout est mélange de ciel et de terre et Jean, dans sa capacité à repérer la raison d’être de ces paysages nous implique et nous concerne!
Car elles parlent aussi de nous ses peintures et nous rendent actifs de ce qu’elles nous proposent : une autre expérience du lieu !
Pour faire espace, il faut prendre conscience du triangle qui dessine le monde : le sujet que nous sommes et d’où on regarde, l’environnement qui nous constitue et le ciel qui nous abrite !!
Si les peintures prennent soin du paysages, elles nous invitent aussi à ne pas les parcourir trop hâtivement ; elles nous engagent dans une marche à l ‘estime et à une attention à la proximité comme modalité de passage.
Tout cela nous est offert et c’est alors l’attitude généreuse du peintre qui inaugure magnifiquement l ‘hospitalité du Vietnam.
Florence Morali
Ecole d’ art de Toulon Provence Méditerranée Mars 2011.
Question de sens
Je ne comprends pas votre peinture ...
Moi non plus...
? ...
Rien à comprendre
Mais alors...
Mais alors qu’est-ce qui fait du sens ? Comment donner une explication rationnelle à ce que moi-même ai de la peine à m’expliquer ? Comment se fait-il qu’un jour ayant poussé la porte d’un atelier où à 40 ans je venais m’initier à la peinture j’en sois venu aujourd’hui à peindre ça ? Comment se fait-il que ma peinture soit celle-là plutôt qu’une autre ?
Ma peinture consiste à chercher une réponse à ces questions. Réponse qui se dérobe sans cesse à mon entendement ou qui m’apparaissant incomplète engendre une angoisse et me pousse à répéter le geste de peindre devenant par là le moteur de ma peinture.
C’est dire que ce qui m’importe réside dans ce qui se passe dans le moment où je peins plus que dans ce qui en résulte. Et ça se passe à la surface blanche du support. Support qu’intentionnellement j’ai adopté le plus humble, le plus simple : le papier. Qui plus est, un papier artisanal tout en imperfection et fragilité. Mais aussi un papier qui eut un temps ses lettres de noblesse puisqu’il recevait les écrits savants mandarinaux et les édits princiers. Le papier qui fut depuis son invention, ici en Asie, véhicule de la pensée.
Qu’on ne s’y méprenne pas, je n’inscris nulle pensée. Ma peinture n’a pas de message à transmettre. Ma peinture est le reflet d’un questionnement où viennent affleurer des traces de réponse. Comme ces branches entraînées dans les eaux boueuses d’une rivière en crue et qui émergeant un instant disparaissent aussitôt des morceaux de réponse affleurent parfois. On pense les saisir et tenir le bon bout pour se rendre à l’évidence de leur imperfection. C’est cette quête et seulement ça qui est donné à voir s’actualisant dans ce qui appartient en propre à la peinture, à savoir des rapports de couleurs (noir et blanc), de forme, de surface pleine et de surface vide. Dans les images qui naissent à la surface du papier on peut lire toutes sortes de figures ayant un rapport avec le monde réel alors même qu’à leur origine était nulle image mentale préexistante plus ou moins inspirée par les paysages, les êtres ou les objets qui m’entourent. S’il est quelque chose qui puisse m’inspirer dans ces paysages et dans les hommes et les femmes qui les habitent c’est justement ce qui est au-delà de ma perception, par conséquent quelque chose de difficilement définissable, quelque chose d’indicible. Je leur reconnais une fonction : leur capacité à facilité l’accès à la contemplation. Paysage tout en horizontalité dans lequel des hommes et des femmes s’activent selon un rythme paisible en des gestes accordés aux variations du temps et des saisons de la terre dans un seul but : vivre. Paysage de terre et d’eau qui néanmoins suscite en moi des émotions semblables à celles ressenties dans la contemplation des garrigues ou d’un causse aride brûlé par le soleil du midi de la France où j’ai vécu.
Comment se fait-il qu’il y ait quelque chose plutôt que rien ? Mystère de l’existence des choses.
Mystère du non connu.
Je me suis réveillé comme chaque matin
Je ne sentais pas ta présence sur le drap
La pluie était matinale une odeur de café
Sur le haut-parleur toujours la même chanson
Rien sur le Soudan, rien sur la Somalie, les enfants meurent de faim
On s’arrange pour recapitaliser les banques
Demain sept milliards d’êtres humains attendront.
Marquer cet instant, mettre un repère, fixer et signer.
Je n’ai pas trouvé meilleur moyen que dans la peinture. Capturer quelque chose du réel, extraire quelque chose du temps, quelque chose qui va faire repère. Quelque chose qui est presque rien et qui peut donner du sens.
Des images s’amoncellent. Attentif aux choses, j’en perçois des signaux, quelque chose qui m’est adressé et que je cherche à fixer. D’où la répétition, les séries, les variations sur une forme. Jusqu’à quasi saturation. Ou insatisfaction. Alors, il faut creuser ailleurs, juste un peu plus loin, en ayant bien garde de ne point trop s’éloigner, en gardant en mémoire ses repères. Pour rester près de son propre mystère. Peut-être y avait-il de ça dans la répétition des mains négatives laissées sur les parois des cavernes ? Sinon, pourquoi répéter toujours la même forme de main alors que l’homme était en capacité de représenter bien d’autres choses comme en témoignent les bisons, chevaux trouvés sur les mêmes murs ? Ces images que je produis sont données à voir.
J’ai déjà écrit ça : Instituer l’autre comme spectateur de cette image qui par là finit d’être de moi. Ces images n’ont d’autre rôle que de provoquer (ou non) une émotion chez qui en est spectateur, émotion qui suscitera (ou non) ce qu’elle trouvera bon d’engendrer. C’est dans cet espace relationnel entre ma peinture et celui qui en est spectateur que se trouvera le sens qu’il veut (ou non) lui donner.
Jean Cabane
Hoi An ,le 12 janvier 2012.
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